«Tapis d'opinions» de la SRF
Couverture médiatique partiale à propos de la base aérienne américaine de Ramstein en Allemagne
par Helmut Scheben*
(19 juin 2026) La base américaine est une bénédiction pour l'Allemagne, affirme le magazine d'information «Echo der Zeit» de la Radio publique pour la Suisse alémanique (SRF). Ce message ressemble fort à un communiqué de presse de l'OTAN.
(Photo ma)
Plusieurs semaines avant l’attaque des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran, des avions de transport décollaient et atterrissaient quasiment toutes les minutes à la base aérienne de Ramstein en Allemagne, comme l’ont observé des passionnés d’aviation.1 Ramstein est le centre névralgique des guerres et des frappes de drones que les Etats-Unis ont menées et mènent encore dans les pays arabes et en Asie occidentale. Sans le relais de Ramstein, ces opérations ne seraient techniquement pas possibles.
C'est pour cette raison que le gouvernement allemand et tous les gouvernements allemands depuis les années 1950 sont impliqués dans les guerres des Etats-Unis par l'intermédiaire du centre d'opérations de Ramstein. Dans la mesure où il s'agit de guerres d'agression contraires au droit international et d'assassinats «préventifs» par drones, les gouvernements allemands enfreignent ainsi la Loi fondamentale allemande, dont l'article 26 interdit les actes qui perturbent la coexistence pacifique des peuples.
Depuis des décennies, les gouvernements allemands réagissent à toutes les plaintes émanant du Parlement et de la société civile, qui reprochent à l'exécutif d'avoir commis des actes punissables, par des faux-fuyants et par l'argument spécieux selon lequel la complicité du gouvernement ne serait pas juridiquement prouvable. De nombreux juristes considèrent toutefois que, dans le cas de Ramstein, le gouvernement allemand s'est rendu complice de graves violations du droit international.
«Crèches, écoles, centres sportifs, piscine»
Le 3 juin, le magazine d’actualité «Echo der Zeit» de la radio publique suisse alémanique a diffusé un reportage sur Ramstein dans lequel cette controverse politique n'est absolument pas mentionnée.2 Au contraire, la présence militaire des Etats-Unis y est présentée comme un grand bienfait pour l'Allemagne.
Ramstein, dans la région de Kaiserslautern, compte environ 8000 habitants, dont les quatre cinquièmes votent pour la CDU. Sur la place du marché, une vieille dame déclare à «Echo der Zeit» que Ramstein est «une bonne chose», car pour elle, tous les médecins sont pratiquement accessibles à pied. Les infrastructures sont excellentes, résume la journaliste: «des crèches, des centres scolaires et sportifs, une piscine … tout cela grâce aux Américains qui vivent ici.»
Si l’on inclut les installations de moindre envergure, on dénombre plusieurs dizaines de bases militaires américaines sur le territoire allemand.3 Là où elles se trouvent, c’est le paradis économique, comme le laisse entendre l’«Echo der Zeit»: «La commune de Ramstein dispose d’une puissance financière dont les autres ne peuvent que rêver.» Si l’on en croit l’émission d’actualité la plus connue de la radio suisse alémanique, la présence de l’armée américaine est une véritable aubaine pour cette région de 50 000 habitants dans le Palatinat: «Commerces, bailleurs, hôtels, restaurants, mais aussi artisans et entreprises de construction, tout dépend de l’armée américaine. Selon le fisc, les Américains génèrent deux milliards d’euros de valeur ajoutée pour la région.»
Ces chiffres sont peut-être exacts. Cependant, tout le monde ne profite pas de la même manière de cette valeur ajoutée. Le maire Ralf Hechler (CDU), depuis son enfance admirateur des Etats-Unis et de leurs marshmallows et glaces «incomparables», comme il le dit lui-même, mentionne brièvement, en passant, dans son éloge de l’armée américaine, le manque de logements abordables: «Il y a aussi de nombreuses personnes qui investissent ici uniquement dans le commerce avec les Américains, dans l’immobilier, dans la location d’appartements de courte durée à des prix exorbitants.»
Selon des informations officielles, le gouvernement allemand finance les bases américaines à hauteur d’une centaine de millions d’euros par an,4 ce dont «Echo der Zeit» ne fait aucune mention. On peut toutefois supposer que ces chiffres officiels ne représentent qu’une fraction des coûts réels. Les dommages environnementaux et les conséquences sanitaires des opérations militaires ont jusqu’à présent été soigneusement occultés.
Les mêmes médias qui, comme «Echo der Zeit», rappellent régulièrement le changement climatique, l’empreinte écologique et notre «responsabilité envers la planète», sont pour la plupart aveugles et sourds lorsqu’il s’agit de l’un des plus grands pollueurs: l’appareil militaro-industriel.5 Ses émissions de CO2 ont été exclues des Protocoles de Kyoto et d’autres documents climatiques de l’ONU sous la pression des pays membres de l’OTAN. Or, l’armement et les guerres sont tout sauf neutres sur le plan climatique.
L'armée américaine est le plus grand consommateur individuel d'énergie au monde. Sur les 868 bases militaires officielles des Etats-Unis (en réalité, il y en a environ un millier), 320 000 barils de pétrole sont consommés chaque jour. Depuis des décennies, le Pentagone fait l’objet de poursuites judiciaires dans le monde entier pour contamination de sites et pour les effets à long terme des munitions à l’uranium, utilisées par exemple en Irak et lors des guerres des Balkans par l’OTAN. L’uranium appauvri est un métal lourd toxique qui provoque des lésions rénales et d’autres maladies par inhalation ou par ingestion d’aliments contaminés.
Les décollages et atterrissages à la base aérienne de Ramstein6 rejettent chaque année bien plus d’un milliard de mètres cubes de gaz d’échappement.7 Ceux-ci contiennent de grandes quantités de dioxyde de soufre, d’oxyde d’azote, de monoxyde de carbone, de dioxyde de carbone, de brome, de plomb et de suie.
Le carburant d'aviation de l'OTAN JP-8, cancérigène, est régulièrement lâché dans l'air par de gros avions de transport avant l'atterrissage, car ceux-ci ne doivent pas dépasser un certain poids à l'atterrissage. En privé, les gardes forestiers mettent en garde contre la consommation de fruits et de champignons contaminés provenant des forêts situées dans la zone d'approche de la base aérienne de Ramstein. L'aérodrome est situé au milieu de réserves naturelles et de zones protégées.
Par télécommande via la fibre optique
D'anciens pilotes de drones américains, comme le lanceur d'alerte Brandon Bryant, ont contribué à ce que ces assassinats extrajudiciaires et secrets, ainsi que leurs conséquences, soient connus d'un large public depuis environ deux décennies et soient qualifiés de crimes par des scientifiques et des juristes du monde entier.
Les pilotes de drones sont installés quelque part en Californie ou au Nouveau-Mexique. Leur commande à distance est transmise par fibre optique jusqu’à Ramstein, puis relayée par satellite vers les drones d’attaque. A l’inverse, les images vidéo en direct et les données des capteurs reviennent par le même chemin. En raison de la courbure de la Terre, une liaison satellite directe entre le continent américain et le Proche-Orient n’est techniquement pas possible.
Depuis les attentats terroristes du 11-Septembre, les gouvernements à Washington justifient leurs «exécutions extrajudiciaires» au nom de la légitime défense. Ils affirment que le gouvernement américain «a le droit de tuer n’importe où dans le monde toute personne qu’il estime menacer les Etats-Unis». Le gouvernement américain n’a pas besoin d’être officiellement en état de guerre avec le pays dans lequel il procède à ces assassinats, ni de présenter la moindre preuve – que ce soit devant un tribunal civil, un tribunal militaire ou l’opinion publique – que la personne tuée a commis un crime». C’est ainsi que Medea Benjamin le décrit dans son livre «Drone Warfare. Killings by remote control», l’une des nombreuses études qui montrent comment la pratique des «exécutions aériennes» est devenue une politique courante pour les Etats-Unis.
Le retrait des troupes de Ramstein, un sujet rarement abordé
A un seul passage, l’«Echo der Zeit» mentionne que la base aérienne de Ramstein est «controversée parmi la population locale en raison de questions liées à la guerre et à la paix». Un habitant de la ville voisine de Kaiserslautern dit qu’il «s’inquiète parfois de ce qui pourrait s’y passer». Il sous-entend que les guerres menées par les Etats-Unis pourraient un jour atteindre Ramstein. Ce bref passage est la seule ombre portée sur l’oasis de bien-être politique des steaks T-Bone et Tomahawk présentée dans le reportage.
A la fin, nous entendons encore David Sirakov, directeur de l’Académie atlantique de Rhénanie-Palatinat, qui, selon ses propres termes, «souhaite renforcer les relations transatlantiques», c’est-à-dire en quelque sorte une académie selon le concept de l’OTAN. Sirakov dissipe toutes les craintes éventuelles selon lesquelles le retrait de 5000 soldats américains (5000 sur 35 000) annoncé par Trump pourrait livrer Ramstein sans défense au déclin économique.
A Weilerbach, près de Kaiserslautern, les Américains construisent actuellement, sur une superficie de plus d’une centaine de terrains de football, le plus grand hôpital militaire en dehors des Etats-Unis. Sur les 1,8 milliard d’euros budgétés, l’Allemagne ne paie, selon le plan, qu’une «petite contribution» de 266 millions. La construction de cette méga-clinique montre que l’avenir de la base aérienne de Ramstein est manifestement assuré.
Tout l’article paru dans «Echo der Zeit» suit la même mélodie: restons joyeux et optimistes. Le retrait des troupes brandi par Donald Trump n’est pas si grave. Personne ne sera retiré de Ramstein. Ramstein peut continuer à servir de plaque tournante opérationnelle pour les guerres des Etats-Unis et leurs attaques de drones. Le message ressemble à un communiqué de presse du quartier général de l’OTAN à Bruxelles: «Don’t worry folks, everything will be allright.» [Ne vous inquiétez pas, tout ira bien.]
| * Helmut Scheben (*1947) Docteur en philosophie. De 1980 à 1985, il a travaillé comme reporter pour une agence de presse et comme correspondant pour la presse écrite au Mexique et en Amérique centrale. A partir de 1986, il a été rédacteur à l'hebdomadaire (WoZ) à Zurich, puis, de 1993 à 2012, rédacteur et reporter à la télévision suisse SRF, dont 16 ans au journal télévisé. |
Source: https://www.infosperber.ch/politik/welt/air-base-in-ramstein-ein-abzug-der-usa-waere-eine-katastrophe/, 9 juin 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)
3 https://de.wikipedia.org/wiki/Liste_der_amerikanischen_Milit%C3%A4rstandorte_in_Deutschland
5 https://www.ziviler-friedensdienst.org/de/aktuelles/gastbeitrag-militaer-und-krieg-als-klimakiller
6 https://umwelt-militaer.org/us-air-base-ramstein-altlasten/